______Elianore était enfin arrivée chez elle. Elle traversa la cour de la ferme en quelques enjambées avant de pousser prestement la porte d'entrée et de s'engouffrer dans la vieille demeure. Une voix provenant de la cuisine l'interpella alors qu'elle montait déjà les marches qui menaient à l'étage.
______« Tu es déjà rentrée ! Comment s'est passé l'entraînement ? Nous allons passer à table, tu voudrais bien... »
______CLAC ! Elianore n'avait rien écouté à ce que lui avait dit sa mère et avait claqué la porte de sa chambre sans un mot. Elle se laissa tomber sur son lit dans un soupir de soulagement, appréciant ce court moment de répit qui ne durerait sûrement pas assez longtemps à son goût.
______« Tu pourrais être plus agréable !
______-Faëln ! Sort de ma chambre ! »
______Son frère était entré sans toquer et s'était allongé sur le lit à côté d'elle, sans même y avoir été invité.
______« Pousse-toi.... tu prends toute la place...
______-Je suis sur mon lit, dans ma chambre alors je fais ce que je veux ! Et arrête de me pousser, tu as bien assez de place.
______-Ouais ben ça devrait être moi dans cette chambre ! J'ai pas à dormir avec mes s½urs... toi oui ! Les filles dorment entre elles...
______-Mais c'est pas vrai ! J'en ai vraiment marre de vous tous, vous vous croyez importants, vous vous pensez au-dessus de nous... Quand est-ce que vous comprendrez que les femmes sont tout aussi méritantes que vous et qu'elles peuvent accomplir le même travail que vous aussi bien, voire mieux ?
______-Euh... de quoi tu parles là exactement ?
______-Laisse tomber...
______-J'étais venu te dire que papa et maman ont l'intention de te parler ce soir.
______-Et d'où est-ce que tu tiens ça ?
______-Je les ai entendus parler... Ca avait l'air important...
______-En tout cas ça tombe bien, moi aussi j'avais à leur parler...
______-De quoi ?
______-Parce que tu crois vraiment que je vais te le dire ?
______-Pourquoi est-ce que tu ne me le dirais pas ? De toute façon je le saurais, vu que tu vas en parler ce soir à table... j'me trompe ?
______-Justement, il te suffit d'être un peu patient et tu sauras ce que j'ai à dire, donc ça ne sert à rien que je te le dise maintenant...
______-Pff ! Tu pourrais essayer de t'ouvrir un peu plus aux autres...
______-Comme si j'en avais envie ! Et j'imagine que 'les autres' c'est toi ?
______-Je vois... »
______Faëln se redressa brusquement et se dirigea inopinément vers la porte, il la toisa longuement avant de sortir et de descendre rejoindre sa mère dans la cuisine.
______Faëln était un beau jeune homme, mais très semblable à tous ceux du dysill : grand, musclé mais encore fin, bronzé, des cheveux courts et bouclés de la couleur du feu, d'innombrables taches de rousseur sur son nez droit. Seuls ses yeux sortaient de l'ordinaire : ils étaient d'un vert profond, et son regard, franc et joyeux, témoignait de sa malice et de sa ruse, c'était un garçon qui aimait rire et faire rire.
Il prenait la vie à la légère, voyant un bon côté dans toute chose qui lui arrivait, c'était le c½ur de la famille, son énergie et le lien qui les unissait, puisqu'il était le seul qui avait accès à une partie de l'intimité d'Elianore : c'était à lui qu'elle parlait de toutes ses découvertes qu'elle faisait en parcourant les nombreuses pages des livres de la bibliothèque. Malgré cet immense privilège qu'elle lui faisait, cela ne lui suffisait pas. Il voulait qu'elle soit heureuse, qu'elle rigole comme les filles de son age, qu'elle sourie au moins une fois... qu'elle soit normale tout simplement, qu'elle devienne comme les autres. Mais il avait conscience que si Elianore devenait comme les autres, elle ne serait plus Elianore, celle qu'il connaissait et qu'il appréciait plus qu'il n'osait le dire.
______« Le dîner est prêt Elianore !
______-Oui, oui... j'arrive... »
______Aëngielle referma doucement la porte derrière elle, laissant Elianore seule dans sa chambre, allongée sur son lit à se demander comment elle pourrait bien leur annoncer...
______Elianore s'installa silencieusement sur la dernière chaise vide autour de la table et attendit que Ryeann, son père adoptif, commence à manger. Comme dans toute maison du stavill, c'était au doyen de la famille d'entamer le repas le premier et aux autres d'attendre, afin de lui témoigner le respect dû aux personnes qui ont vécu plus de choses et qui sont donc plus sages... paraît-il. Alors que tout le monde attendait, un silence tendu s'installa, Ryeann et Elianore se regardaient fixement, sans ciller, puis, lentement, il détourna le regard et plongea sa cuillère dans son assiette de soupe, permettant ainsi à la tablée, figée jusque là, de s'animer dans un tintement d'acier et de céramique. Aucune parole ne fut échangée pendant le repas, chacun mangeant son bol de soupe en silence et s'échangeant des regards hésitants. Seule Elianore ne faisait pas attention à l'ambiance glaciale qui s'était installée, elle faisait comme tous les soirs : manger sans attention aucune pour ce qui se déroulait autour d'elle, elle ne put donc pas remarquer les regards appuyés que s'échangeaient Adenay, sa mère adoptive, et Ryeann. Mais à défaut de les voir, elle sentit ces regards lourds de sens qui décuplaient l'appréhension qui la gagnait peu à peu... et si ?
______Adenay se leva et débarrassa bruyamment la table, sans pour autant faire la vaisselle, signe ostensible qu'il y aurait une longue discussion ce soir-là, une discussion dont Elianore devinait déjà la tournure. Elle ne fit pas semblant de ne rien remarquer, elle ne regarda pas ailleurs pour éviter les regards accusateurs que lui lançaient ses parents, tout au contraire : elle regarda Ryeann dans les yeux, ne pipant mot, attendant, tout simplement. Il était tellement plus facile d'attendre...
______« Melynn m'a dit que tu arrêtais ton éducation, » dit Ryeann.
______C'était une constatation, rien de plus, mais Elianore sentit de lourds reproches dans la voix grave de son père.
______« Oui.
______-Qu'est-ce que tu vas faire ?
______-Continuer mon éducation, mais avec un autre Educateur.
______-Il n'y a pas d'autre Educateur des nares à la ronde... »
______Un silence tendu, et Ryeann comprit.
______« Où veux-tu aller ?
______-J'avais pensé à Païs. Je suis sûre de trouver quelqu'un là-bas...
______-NON ! »
______Le silence retomba aussitôt et chacun regarda Faëln avec surprise, cherchant la raison de son intervention brutale.
______« Non. Tu ne peux pas aller là-bas.
______-Et pourquoi pas ? »
______Elianore était étonnée de le voir réagir comme cela, mais elle était surtout curieuse d'en connaître la raison.
______« Tu... tu... Tu es une femme !
______-Merci je suis au courant... Quoi d'autre ?
______-Les femmes ne peuvent pas devenir trappeur !
______-Mais c'est pas vrai ! Bien sur que si les femmes peuvent devenir trappeur, c'est juste qu'aucune ne s'y est essayée !
______-Ce n'est pas parce que mes parents t'ont autorisée à recevoir une éducation et à aller t'amuser dans les bois que tu peux devenir trappeur.
______-Ah bon ? Moi je pensais pourtant que c'était pour ça, si je reçois une éducation c'est bien parce que je compte devenir trappeur. Et ne me sort pas des idioties comme quoi les femmes doivent se marier et rester auprès de leur mari toute leur vie, comme une vulgaire esclave qui pond un ou deux marmots de temps en temps !
______-Elianore !
______-Excuse-moi Adenay, je ne voulais pas te blesser, mais c'est ce que je pense...
______-On se fiche de ce que tu penses, tu es encore sous l'autorité de papa ! C'est à lui de décider pour toi.
______-Donc pourrais-tu me dire pourquoi tu t'en mêles ?
______-Je...
______-Ca suffit les enfants ! Faëln à raison, c'est à moi de décider, donc vous allez tous les deux me laisser parler. Elianore, si nous t'avons permis d'avoir une éducation, c'est bien parce que nous pensons que tu as le droit de faire ce qui te plaît vraiment, et si tu veux devenir trappeur, à toi de tout faire pour en devenir une. Mais tu es encore sous mon autorité, jusqu'à ce que je décide de lever mon Droit...
______-Et quand...
______-Je lèverai mon Droit quand tu auras dix-sept ans, comme pour ton frère, pas avant, pas après.
______-Mais c'est dans deux jours ! s'écria subitement Faëln.
______-Oui, c'est pourquoi je pense ne pas me tromper en devinant que le jour de ton départ sera aussi celui de ton Jour ?
______-Oui, j'aimerais partir le plus tôt possible, avoua lentement Elianore, le plus tôt sera le mieux, mon éducation est loin d'être terminée et je devrais bientôt faire mes preuves... »
______Chacun se tut à nouveau, conscient qu'Elianore n'était pas encore prête à affronter... Mieux valait ne pas y penser.
______« Moi je ne veux pas que tu partes... tu n'es pas obligée de partir, tu peux faire autre chose que trappeur, il y a tellement de choses que tu... Ne pars pas... »
______C'était une supplication, pas seulement une demande, Faëln la regardait avec des yeux implorant, sondant le noir abyssale de ceux d'Elianore à la recherche d'un quelconque réconfort. Il avait l'expression de celui que plus rien ne retient, qui est au bord du gouffre et qui attend juste qu'on lui tende la main...
______« Je n'ai pas ma place ici, tu le sais aussi bien que les autres... Vous n'êtes pas ma famille...
______-Mais Elianore... commença Aëngielle, on...
______-Non, laisse-moi parler... Je savais qu'un jour ou l'autre je devrai partir, je ne veux pas rester cloîtrée dans ce dysill sans avoir parcouru le stavill, je ne peux pas rester toute ma vie au même endroit, j'ai besoin de bouger... c'est pour cela que je veux devenir trappeur. Et si je peux en apprendre un peu sur mes vrais parents, je serai vraiment très heureuse. Je veux savoir d'où je viens...
______-Tu n'es pas obligée de partir, c'est toi qui le veux, n'oublie jamais ça... »
______Adenay avait dit cela sur un ton neutre, mais son visage exprimait une profonde tristesse, et, curieusement, du remords... Elianore ne sut que dire, et Faëln reprit la parole.
______« Tu ne veux vraiment pas rester ? Nous sommes ta famille, c'est toi qui ne veut pas l'accepter...
______-Non, vous n'êtes pas ma famille, et c'est à toi d'accepter mes choix, de me laisser partir...
______-Mais...
______-Non, je ne resterai pas ici pour ton bon plaisir, je veux faire ce qui me plaît vraiment, je veux partir d'ici, parcourir le monde et découvrir mon passé, voilà ce que je veux... Et toi tu ne figures nulle part dans mes envies ! »
______Tout le monde regarda Elianore, interloqué par sa franchise et son manque de tact, mais le plus choqué fut Faëln. Il la regarda longuement, la bouche grande ouverte, puis il se leva brusquement et monta rapidement les escaliers avant de claquer violemment la porte de sa chambre.
______« Tu n'avais pas le droit de lui parler ainsi, sa seule faute est de tenir beaucoup à toi... »
______Les paroles de Ryeann étaient vides de reproches, il était juste déçu, il ne criait pas...
______« Mais... Je... Il...
______-Laissons-là Faëln et parlons de toi... Tu veux partir pour Païs... Nous allons nous occuper de ton départ demain, il faudra que nous nous dépêchions si tu veux être prête à partir pour ton Jour. Oublions maintenant ces préparatifs, il se fait tard et je vois que l'on a du travail demain, donc tout le monde au lit !
______-Mais papaaa...
______-Je suis pas fatiguée moi !
______-Pas de discussion, j'ai dit AU LIT ! »
______Les deux petites s½urs d'Elianore se levèrent en râlant et montèrent se coucher après avoir souhaité une bonne nuit à leurs parents, Elianore les suivit silencieusement, mal à l'aise...
______Elle se laissa tomber sur son lit, comme à son habitude et resta quelques instants allongée à contempler le plafond, pensive, puis se leva enfin pour aller faire sa toilette. Un court moment plus tard, elle se glissa entre les couvertures douces et fraîches de son lit et se remémora les différents moments de la journée, incapable de dormir. Elle avait le droit de partir. Dans deux jours elle ne serait plus là ! Elle se fit à l'idée que Faëln ne viendrait pas dormir avec elle ce soir, tant mieux, cela lui faisait plus de place et elle n'aurait pas à l'écouter parler indéfiniment en faisant semblant de s'intéresser à ce qu'il dit... Elle sombra dans le sommeil un peu moins d'une heure plus tard, à la pensée réconfortante de son départ prochain.
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