Chapitre I

Le temps d'une éternité

1






______Le soleil n'était apparu que depuis quelques minutes que deux silhouettes silencieuses approchaient déjà du Jardin des Songes, lentement, gracieusement. Leurs pieds foulaient à peine le sol et une douce sérénité émanait de leur seule présence. Les deux Eternels s'étaient arrêtés auprès d'une ombre fragile et immobile, recroquevillée et sans défense. Sans un mot, ils se recueillaient, emplis de respect. Puis, l'un d'eux prononça quelques mots. Deux mots.
______« C'est étrange.
______-Quoi donc ?
______-Elle continue de pleurer... »
______Un silence. Tous deux observaient attentivement cette forme noire, prostrée, comme à la recherche d'une quelconque consolation qui ne venait plus, et la surprise les gagna. Ce fut l'autre Eternel qui prit la parole.
______« Cela fait pourtant si longtemps !
______-Oui. Un an. Jour pour jour...
______-Que fait-on ?
______-Daëyann. »
______Nouveau silence. L'Eternel qui avait parlé en second recula lentement, puis tourna le dos à son compagnon avant de s'éloigner et de s'évanouir dans la brume matinale.
______Les Fleurs des Rêves s'ouvraient peu à peu, libérant lentement leurs fragrances envoûtantes et les songes des Dormeurs, récoltés pendant la nuit passée. Les Etoiles de Lune, elles, rétractaient doucement leurs pétales délicats sous la chaleur des premiers rayons de soleil, se refermant sur elles-mêmes et se soustrayant au regard de leurs admirateurs et adorateurs. Les Etoiles de Lune étaient les fleurs préférées des Eternels, fascinés par leur faculté à capturer la beauté des étoiles et à l'emprisonner en leur c½ur.
______L'Eternel ne bougeait toujours pas, sa respiration se fondait dans le souffle léger du vent. Il ne prêtait aucune attention aux autres Eternels, qui venaient eux aussi, comme chaque fois que la nuit déclinait, se recueillir quelques instants et partager les rêves des Dormeurs, eux aussi éternels. Le regard dans le vague, Saëyell attendait, et se rappelait...
______Elle avait été si jeune... tout, elle avait tout eu... mais elle avait été amoureuse, elle avait trop aimé... on ne peut pas aimer quand on est un Eternel. La statue conservait tous ses traits, sa beauté, sa personnalité... mais son âme continuait de s'échapper... continuellement... de s'écouler lentement de son regard... si triste... de ses yeux éteints perlait encore et toujours son amour, alors qu'ils le fixaient encore... lui... son unique... par-delà le temps... C'en devenait déchirant tellement leur amour avait été beau...
______« Elle pleure à nouveau, pas vrai ?
______-Oui. Elle pleure...
______-Le contraire m'aurait étonnée. »
______Daëyann était arrivée, élégante et furtive, comme à son habitude, son mari la suivait silencieusement, ombre docile emplie de fierté et d'amour.
______« Comme vous je n'en attendais pas moins d'elle.
______-Vous vous y attendiez tous les deux ? Mais, pourquoi ?
______-Elle n'était pas comme nous.
______-Non. Elle était bien plus... »
______Un épais silence s'installa, respectueux et mélancoliques ils lui rendaient hommage. Le vent chuchota à leur oreille l'arrivée de nombreux autres Eternels, venus admirer l'impossible. Ils affluaient de toutes parts, murmurant leur étonnement avant que le silence ne s'impose, apportant beauté et respect à cet instant magique, puis un silence encore plus pesant, le silence d'Eternels muets qui se recueillaient, qui se remémoraient ce souffle de vie qui s'était éteint comme une larme qui s'écrase sur le sol, merveilleusement éphémère...
______Les Eternels s'activaient toute la journée, tous s'appliquaient à préparer de leur mieux la fête qui aurait lieu le soir même. La cérémonie improvisée devait être somptueuse, à la mesure de l'événement. Livaën supervisait les préparatifs, mais il manquait un Eternel, en plus de Daëyann.
______« Pourquoi pleure-t-elle encore ? Les Dormeurs ne peuvent plus pleurer !
______-La beauté de ce miracle demeure dans ce qu'il a de mystérieux.
______-Comment pouvais-tu te douter que cela arriverait si tu ne sais pas pourquoi ?
______-Une intuition... tu comprendras.
______-J'ai une autre question.
______-Je le devine à ton regard Saëyell...
______-Pourquoi ses larmes sont-elles dorées ? Elles devraient être grises, comme la Perle de la Vie !
______-Un miracle de plus à celui que nous célébrons déjà... »
______Daëyann s'éloigna de Saëyell pour aller aider son mari à organiser la fête. Saëyell ne bougeait pas. Elle observait silencieusement les larmes couleur de feu rouler sur les joues délicates de la statue, laissant derrière elles un sillage d'or et de douleur.
______« Maman...
______-Oui Saëyell ?
______-Ils me manquent.
______-Oui. Ils me manquent aussi... »
______Daëyann disparut dans le Jardin des Songes, laissant Saëyell seule avec sa tristesse.
______Sous les étoiles, les Eternels rendirent hommage à la Dormeuse aux larmes dorées et à son amour. Toute la nuit, ils se rappelèrent ses exploits et la remercièrent pour tout ce qu'elle avait fait.
______Cette fête mémorable eu pour nom Les Lacrimaëlls de Feu, et tous les ans, le même jour, le miracle avait lieu à nouveau, ainsi que la fête qui s'ensuivait.
______On célébrait celle qui était morte par amour, et qui aimait encore.

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Le dessin est de moi et illustre ce premier chapitre.
Chapitre I

# Posté le dimanche 20 janvier 2008 17:21

Modifié le samedi 08 novembre 2008 18:01

Chapitre II

2





______Un pâle rayon de soleil se fraya un chemin entre les jeunes feuilles et illumina une petite clairière, les taches dorées qui dansaient sur le sol donnaient à l'endroit une part d'irréel et de magie. Dans ce lieu calme et isolé, une biche paissait paisiblement, seule, loin de sa harde, insouciante du danger qui pesait sur elle et les autres animaux de la forêt. Alors que l'herbe tendre ondulait sous une légère brise, la biche renifla des effluves étrangers, inquiétants, et se redressa précipitamment, l'oreille aux aguets. Puis, lentement, elle baissa la tête, mais toujours sur le qui-vive, attentive au moindre bruit.
______Soudain, un sifflement aigu rompit le silence et une flèche vint se planter dans le tronc d'un arbre, à l'endroit même où se trouvait auparavant la tête de la biche. Mais elle s'était enfuie et avait disparut entre les arbres et les épais buissons de la forêt, ombre furtive perdue dans l'obscurité amicale et rassurante de son habitat.
______Une voix claqua comme un fouet dans la tranquillité à peine revenue.
______« Je t'avais dit d'attendre ! Mais non ! Tu n'écoutes jamais qui que ce soit... deux heures d'attente pour rien !
______-Oh ! ça va...
______-Non ça ne va pas, je perds mon temps avec toi !
______-Un temps si précieux bien sûr... Je pensais que c'était votre travail ?
______-De perdre mon temps avec des élèves sans talents ? Non ! Et puis je n'ai pas à éduquer une... fille ! Enfin où va-t-on ?
______-Pourquoi les femmes n'auraient-elles pas le droit de devenir trappeur ? C'est un métier comme un autre et...
______-Parce que les femmes doivent rester chez elles et veiller sur leurs enfants ainsi que leur mari. Elles n'ont pas à courir les forêts et à parcourir le stavill pendant la moitié de l'année.
______-Mais bien sûr. Elles doivent se taire et obéir ! Moi je dis non, moi je ne veux pas de cette vie-là !
______-Redescend sur terre, tu n'y arriveras jamais, et puis ne compte pas sur moi pour t'éduquer, j'abandonne.
______-Je pense que ça vaut mieux, vous n'êtes pas à la hauteur de toute façon.
______-Comment oses-tu ? Comment oses-tu me dire des choses pareilles alors que j'ai perdu autant de temps à tenter de t'inculquer le B A BA. Et puis à quel Educateur vas-tu faire appel ? Tu sais très bien que je suis le seul dans les alentours et...
______-Est-ce que j'ai dit que je resterai dans ce trou perdu ? Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit !
______-Tu veux partir ? Et où veux-tu aller ? Je suis le seul qui ait accepté de t'éduquer, aucun autre Educateur ne perdra son temps avec une fille, tu le sais aussi bien que moi !
______-Qu'est-ce que vous pouvez bien en savoir ? Vous n'êtes qu'un Educateur, vous n'avez jamais été vous-même un trappeur, vous n'avez pas parcouru le monde, vous ne savez pas ce qui s'y passe. Et si le stavill avait changé ? Si vous étiez dépassé ? Je ne veux pas passer ma vie au même endroit comme vous, moi je veux découvrir le monde, et seul le métier de trappeur peut me permettre de voyager, c'est pour cela qu'il me faut un Educateur digne de ce nom.
______-Pff ! Arrête de rêver. Tu verras que j'ai raison. Quand je pense que j'ai perdu autant de temps pour rien... c'est bien parce que tes parents ont payé une belle somme pour ton éducation... je ne pouvais pas refuser... un peu d'argent honnêtement gagné... ça ne se refuse pas...
______-C'est pour cette raison que tu es un mauvais Educateur : tu ne laisses aucune chance à tes élèves, tu les juges avant même de savoir de quoi ils sont capables, tu n'essayes même pas de les éduquer si tu penses qu'ils n'en valent pas la peine ! Tu ne penses qu'à l'argent que tu pourras soutirer à leurs parents pour ce qui ne sera même pas l'ombre d'une éducation convenable ! »
______ls étaient sortis de la forêt à présent, marchant tous deux côte à côte d'un pas vif, un air de mépris réciproque sur leur visage. Sur ces dernières paroles, Elianore s'éloigna rapidement de ce qui fut depuis plus de six ans son Educateur, sans lui lancer un seul regard.
______L'Educateur haussa les épaules, elle n'avait été qu'une perte de temps et une source intarissable d'ennuis, seule la somme importante qu'avaient payée ses parents l'avait aidé à tenir bon, mais si elle ne voulait plus de ses conseils, qui avaient forgé bon nombre de trappeurs, il n'allait pas l'y obliger. Bon débarras !

______Malgré ses airs de ne pas y toucher, elle lui avait donné bien du fil à retordre. Il avait commencé à l'éduquer alors qu'elle n'avait que dix ans, elle en aurait bientôt dix-sept, il l'avait vue grandir, s'épanouir, mûrir et surtout s'affirmer. Son caractère bien trempé lui était tous les ans plus insupportable alors que c'était lui qui devait la supporter une bonne partie de la journée, elle et les questions qui remplissaient son esprit de femme corrompue par le savoir. Elle posait trop de questions, et elle lisait trop de livres aussi, ce n'était pas convenable pour une femme, mais ce qui l'était encore moins c'était de vouloir devenir trappeur, de s'obstiner à vouloir être différente et de ne pas faire comme les autres, juste parce que ça ne lui convenait pas. Il n'était pas fâché de la voir enfin s'éloigner et espérait qu'elle ne reviendrait plus.
______Melynn n'était pas le seul à ne pas beaucoup apprécier Elianore. Elle n'était sûrement pas une fille ordinaire, mais ce n'était pas son apparence, assez inhabituelle, qui lui attirait les regards mauvais des autres habitants du dysill, mais son comportement, pourtant, son physique était tout sauf courant !
______Elianore ne ressemblait à aucune fille du dysill, ni à aucune d'Artys : de taille moyenne, elle multipliait pourtant les singularités. Les journées étaient le plus souvent chaudes et le soleil brûlant, la morphologie des habitants d'Artys s'était adaptée à ces conditions parfois très rudes, c'est pourquoi les petits détails faisaient les grosses différences. Mais chez Elianore ce n'étaient pas de petits détails, bien au contraire. Avoir la peau hâlée et les cheveux clairs aidait à supporter une chaleur omniprésente, et les regards sombres ou azurs rencontraient rarement des prunelles vertes. Elianore ne répondait à aucune de ces "conditions de survie", armes qu'avait confiées Mère Nature à ses petits protégés, elle s'en sortait pourtant très bien.
______Les extravagances de son physique lui causaient bien des mésaventures et étaient à l'origine de bien des rumeurs : on la disait venue d'un autre stavill ou d'un tout autre monde, mais malgré toutes ses différences, toutes les rumeurs, les bienveillantes comme les malfaisantes, Elianore vivait parmi eux, non comme une étrangère, mais comme une personne du dysill à part entière, même si elle ne cherchait pas vraiment à s'intégrer.En fait, elle ne prêtait pas vraiment attention à ce que l'on pouvait bien dire d'elle, la seule opinion à laquelle elle accordait un quelconque crédit était tout simplement la sienne, puisqu'elle se considérait bien supérieure à tous les habitants de ce petit dysill perdu au fin fond d'Artys...
______Elianore avait une peau d'albâtre qui ne s'était jamais dorée, malgré toutes ces heures qu'elle passait à se languir paresseusement au soleil, son teint restait aussi blanc que les rares nuages qui traversaient le ciel d'un bleu toujours éblouissant. Ses hautes pommettes avaient toutefois la fraîche couleur d'une rose encore humide de rosée et ses lèvres étaient aussi rouge que le sang tumultueux qui tourbillonnait dans ses veines, elles étaient minces et bien dessinées, irrésistiblement sensuelles. Ses cheveux, qu'elle gardait courts afin de marquer son envie d'originalité et de différence, étaient plus sombres que la nuit la plus noire. Ses yeux, aussi extraordinaires qu'inhabituels, avaient la couleur dure et froide de l'acier et son regard était lointain, comme voilé par la brume de ses iris, et ils étaient soulignés par le noir ébène de ses longs cils recourbés. Ses sourcils, aussi noirs que ses cheveux, étaient obliques et accentuaient la sévérité de son visage, malgré ses traits fins et délicats. Elle avait d'ailleurs un joli petit nez droit et fin, parsemé de quelques taches de son, dont elle n'était pas peu fière !
______Elianore était mince et élancée, rapide malgré sa petite taille, ses doigts fins étaient habiles et assurés et ses pieds délicats étaient les plus silencieux du dysill quand elle le voulait, réussissant ainsi à toujours passer inaperçue, furtive et silencieuse, d'une démarche souple et féline, telle un prédateur. Elianore était farouche et préférait la solitude à la compagnie humaine, s'isolant des journées entières à lire ou simplement à méditer. Pourquoi désirer la compagnie de gens qui ne peuvent même pas la juger à sa juste valeur ?
______Elle était une jeune fille d'une grande beauté et ses nombreuses qualités l'avaient rendue fière et hautaine, même arrogante, mais c'était aussi une façon pour elle de se protéger des autres, des rumeurs qu'ils faisaient courir sur elle, les filles par jalousie et les garçons vexés qu'elle ait repoussé leurs avances. Mais pas seulement. Elianore était orpheline, elle n'avait jamais connu ses parents. Elle avait été adoptée étant petite par une bonne famille de fermiers, ils gagnaient bien leur vie et s'occupaient d'elle aussi bien voire mieux que de leurs propres filles. Dès qu'ils l'avaient jugée capable d'entendre la vérité ils lui avaient avoué qu'elle n'était pas réellement leur fille, Elianore avait été prête à accepter une telle révélation, à sept ans déjà elle savait qu'elle était différente, qu'elle n'était pas du même monde qu'eux, elle le sentait au fond d'elle-même, c'était une barrière qu'il y avait toujours eu entre elle et tous les gens qui l'entouraient, une barrière qu'ils n'avaient jamais réussi à abattre malgré leurs efforts. Quand elle su qu'elle n'était pas du même sang qu'eux, elle fut même soulagée, heureuse d'apprendre qu'il y avait une chance -infime peut-être, mais pas inexistante- qu'elle soit d'un sang plus noble, ou du moins d'une race supérieure, elle avait retrouvé espoir et décidé de ne rien faire comme les autres, c'est à ce moment qu'elle affirma clairement son envie de distinction.
______Elle n'avait jamais vraiment cherché à être une personne à part entière de la famille, elle préférait être en dehors du cercle. Quand on lui apprit que ses vrais parents n'étaient pas ceux qu'elle croyait elle s'était éloignée encore un peu plus de ce cercle dont elle s'était exclue volontairement, elle s'en était éloignée imperceptiblement pour les autres, mais irrémédiablement pour elle, elle savait qu'elle ne cessait de creuser le fossé qui les séparait, le fossé qui la protégeait de tout, de ceux qui pourraient lui faire du mal comme de ceux qui lui voulaient du bien.
______Elle était une curiosité pour le reste du dysill, une source de problèmes et une plaie pour les autres jeunes, ils estimaient qu'il était de leur devoir de tout faire pour qu'elle s'en aille. Mais Elianore était toujours restée imperméable à toutes les tentatives de déstabilisation des personnes qui voyaient en elle un exutoire. Sa soif de solitude et de savoir étaient des particularités parmi d'autres, mais beaucoup s'acharnaient à y voir la marque d'une quelconque mauvaise influence pour les autres filles du dysill et cherchaient sans cesse un moyen de lui faire payer ses écarts, sans jamais y parvenir. Malgré l'amour de sa famille adoptive, Elianore n'avait jamais eu l'occasion de considérer Ghysrr comme sa maison, rêvant de voyages et de contrées meilleures, elle savait que sa place n'était pas ici, qu'il y avait un endroit fait pour elle quelque part...

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Chapitre II

# Posté le dimanche 20 janvier 2008 17:29

Modifié le mardi 15 avril 2008 12:43

Chapitre II (suite et fin...)

______Elianore était enfin arrivée chez elle. Elle traversa la cour de la ferme en quelques enjambées avant de pousser prestement la porte d'entrée et de s'engouffrer dans la vieille demeure. Une voix provenant de la cuisine l'interpella alors qu'elle montait déjà les marches qui menaient à l'étage.
______« Tu es déjà rentrée ! Comment s'est passé l'entraînement ? Nous allons passer à table, tu voudrais bien... »
______CLAC ! Elianore n'avait rien écouté à ce que lui avait dit sa mère et avait claqué la porte de sa chambre sans un mot. Elle se laissa tomber sur son lit dans un soupir de soulagement, appréciant ce court moment de répit qui ne durerait sûrement pas assez longtemps à son goût.
______« Tu pourrais être plus agréable !
______-Faëln ! Sort de ma chambre ! »
______Son frère était entré sans toquer et s'était allongé sur le lit à côté d'elle, sans même y avoir été invité.
______« Pousse-toi.... tu prends toute la place...
______-Je suis sur mon lit, dans ma chambre alors je fais ce que je veux ! Et arrête de me pousser, tu as bien assez de place.
______-Ouais ben ça devrait être moi dans cette chambre ! J'ai pas à dormir avec mes s½urs... toi oui ! Les filles dorment entre elles...
______-Mais c'est pas vrai ! J'en ai vraiment marre de vous tous, vous vous croyez importants, vous vous pensez au-dessus de nous... Quand est-ce que vous comprendrez que les femmes sont tout aussi méritantes que vous et qu'elles peuvent accomplir le même travail que vous aussi bien, voire mieux ?
______-Euh... de quoi tu parles là exactement ?
______-Laisse tomber...
______-J'étais venu te dire que papa et maman ont l'intention de te parler ce soir.
______-Et d'où est-ce que tu tiens ça ?
______-Je les ai entendus parler... Ca avait l'air important...
______-En tout cas ça tombe bien, moi aussi j'avais à leur parler...
______-De quoi ?
______-Parce que tu crois vraiment que je vais te le dire ?
______-Pourquoi est-ce que tu ne me le dirais pas ? De toute façon je le saurais, vu que tu vas en parler ce soir à table... j'me trompe ?
______-Justement, il te suffit d'être un peu patient et tu sauras ce que j'ai à dire, donc ça ne sert à rien que je te le dise maintenant...
______-Pff ! Tu pourrais essayer de t'ouvrir un peu plus aux autres...
______-Comme si j'en avais envie ! Et j'imagine que 'les autres' c'est toi ?
______-Je vois... »
______Faëln se redressa brusquement et se dirigea inopinément vers la porte, il la toisa longuement avant de sortir et de descendre rejoindre sa mère dans la cuisine.
______Faëln était un beau jeune homme, mais très semblable à tous ceux du dysill : grand, musclé mais encore fin, bronzé, des cheveux courts et bouclés de la couleur du feu, d'innombrables taches de rousseur sur son nez droit. Seuls ses yeux sortaient de l'ordinaire : ils étaient d'un vert profond, et son regard, franc et joyeux, témoignait de sa malice et de sa ruse, c'était un garçon qui aimait rire et faire rire.
Il prenait la vie à la légère, voyant un bon côté dans toute chose qui lui arrivait, c'était le c½ur de la famille, son énergie et le lien qui les unissait, puisqu'il était le seul qui avait accès à une partie de l'intimité d'Elianore : c'était à lui qu'elle parlait de toutes ses découvertes qu'elle faisait en parcourant les nombreuses pages des livres de la bibliothèque. Malgré cet immense privilège qu'elle lui faisait, cela ne lui suffisait pas. Il voulait qu'elle soit heureuse, qu'elle rigole comme les filles de son age, qu'elle sourie au moins une fois... qu'elle soit normale tout simplement, qu'elle devienne comme les autres. Mais il avait conscience que si Elianore devenait comme les autres, elle ne serait plus Elianore, celle qu'il connaissait et qu'il appréciait plus qu'il n'osait le dire.
______« Le dîner est prêt Elianore !
______-Oui, oui... j'arrive... »
______Aëngielle referma doucement la porte derrière elle, laissant Elianore seule dans sa chambre, allongée sur son lit à se demander comment elle pourrait bien leur annoncer...

______Elianore s'installa silencieusement sur la dernière chaise vide autour de la table et attendit que Ryeann, son père adoptif, commence à manger. Comme dans toute maison du stavill, c'était au doyen de la famille d'entamer le repas le premier et aux autres d'attendre, afin de lui témoigner le respect dû aux personnes qui ont vécu plus de choses et qui sont donc plus sages... paraît-il. Alors que tout le monde attendait, un silence tendu s'installa, Ryeann et Elianore se regardaient fixement, sans ciller, puis, lentement, il détourna le regard et plongea sa cuillère dans son assiette de soupe, permettant ainsi à la tablée, figée jusque là, de s'animer dans un tintement d'acier et de céramique. Aucune parole ne fut échangée pendant le repas, chacun mangeant son bol de soupe en silence et s'échangeant des regards hésitants. Seule Elianore ne faisait pas attention à l'ambiance glaciale qui s'était installée, elle faisait comme tous les soirs : manger sans attention aucune pour ce qui se déroulait autour d'elle, elle ne put donc pas remarquer les regards appuyés que s'échangeaient Adenay, sa mère adoptive, et Ryeann. Mais à défaut de les voir, elle sentit ces regards lourds de sens qui décuplaient l'appréhension qui la gagnait peu à peu... et si ?
______Adenay se leva et débarrassa bruyamment la table, sans pour autant faire la vaisselle, signe ostensible qu'il y aurait une longue discussion ce soir-là, une discussion dont Elianore devinait déjà la tournure. Elle ne fit pas semblant de ne rien remarquer, elle ne regarda pas ailleurs pour éviter les regards accusateurs que lui lançaient ses parents, tout au contraire : elle regarda Ryeann dans les yeux, ne pipant mot, attendant, tout simplement. Il était tellement plus facile d'attendre...
______« Melynn m'a dit que tu arrêtais ton éducation, » dit Ryeann.
______C'était une constatation, rien de plus, mais Elianore sentit de lourds reproches dans la voix grave de son père.
______« Oui.
______-Qu'est-ce que tu vas faire ?
______-Continuer mon éducation, mais avec un autre Educateur.
______-Il n'y a pas d'autre Educateur des nares à la ronde... »
______Un silence tendu, et Ryeann comprit.
______« Où veux-tu aller ?
______-J'avais pensé à Païs. Je suis sûre de trouver quelqu'un là-bas...
______-NON ! »
______Le silence retomba aussitôt et chacun regarda Faëln avec surprise, cherchant la raison de son intervention brutale.
______« Non. Tu ne peux pas aller là-bas.
______-Et pourquoi pas ? »
______Elianore était étonnée de le voir réagir comme cela, mais elle était surtout curieuse d'en connaître la raison.
______« Tu... tu... Tu es une femme !
______-Merci je suis au courant... Quoi d'autre ?
______-Les femmes ne peuvent pas devenir trappeur !
______-Mais c'est pas vrai ! Bien sur que si les femmes peuvent devenir trappeur, c'est juste qu'aucune ne s'y est essayée !
______-Ce n'est pas parce que mes parents t'ont autorisée à recevoir une éducation et à aller t'amuser dans les bois que tu peux devenir trappeur.
______-Ah bon ? Moi je pensais pourtant que c'était pour ça, si je reçois une éducation c'est bien parce que je compte devenir trappeur. Et ne me sort pas des idioties comme quoi les femmes doivent se marier et rester auprès de leur mari toute leur vie, comme une vulgaire esclave qui pond un ou deux marmots de temps en temps !
______-Elianore !
______-Excuse-moi Adenay, je ne voulais pas te blesser, mais c'est ce que je pense...
______-On se fiche de ce que tu penses, tu es encore sous l'autorité de papa ! C'est à lui de décider pour toi.
______-Donc pourrais-tu me dire pourquoi tu t'en mêles ?
______-Je...
______-Ca suffit les enfants ! Faëln à raison, c'est à moi de décider, donc vous allez tous les deux me laisser parler. Elianore, si nous t'avons permis d'avoir une éducation, c'est bien parce que nous pensons que tu as le droit de faire ce qui te plaît vraiment, et si tu veux devenir trappeur, à toi de tout faire pour en devenir une. Mais tu es encore sous mon autorité, jusqu'à ce que je décide de lever mon Droit...
______-Et quand...
______-Je lèverai mon Droit quand tu auras dix-sept ans, comme pour ton frère, pas avant, pas après.
______-Mais c'est dans deux jours ! s'écria subitement Faëln.
______-Oui, c'est pourquoi je pense ne pas me tromper en devinant que le jour de ton départ sera aussi celui de ton Jour ?
______-Oui, j'aimerais partir le plus tôt possible, avoua lentement Elianore, le plus tôt sera le mieux, mon éducation est loin d'être terminée et je devrais bientôt faire mes preuves... »
______Chacun se tut à nouveau, conscient qu'Elianore n'était pas encore prête à affronter... Mieux valait ne pas y penser.
______« Moi je ne veux pas que tu partes... tu n'es pas obligée de partir, tu peux faire autre chose que trappeur, il y a tellement de choses que tu... Ne pars pas... »
______C'était une supplication, pas seulement une demande, Faëln la regardait avec des yeux implorant, sondant le noir abyssale de ceux d'Elianore à la recherche d'un quelconque réconfort. Il avait l'expression de celui que plus rien ne retient, qui est au bord du gouffre et qui attend juste qu'on lui tende la main...
______« Je n'ai pas ma place ici, tu le sais aussi bien que les autres... Vous n'êtes pas ma famille...
______-Mais Elianore... commença Aëngielle, on...
______-Non, laisse-moi parler... Je savais qu'un jour ou l'autre je devrai partir, je ne veux pas rester cloîtrée dans ce dysill sans avoir parcouru le stavill, je ne peux pas rester toute ma vie au même endroit, j'ai besoin de bouger... c'est pour cela que je veux devenir trappeur. Et si je peux en apprendre un peu sur mes vrais parents, je serai vraiment très heureuse. Je veux savoir d'où je viens...
______-Tu n'es pas obligée de partir, c'est toi qui le veux, n'oublie jamais ça... »
______Adenay avait dit cela sur un ton neutre, mais son visage exprimait une profonde tristesse, et, curieusement, du remords... Elianore ne sut que dire, et Faëln reprit la parole.
______« Tu ne veux vraiment pas rester ? Nous sommes ta famille, c'est toi qui ne veut pas l'accepter...
______-Non, vous n'êtes pas ma famille, et c'est à toi d'accepter mes choix, de me laisser partir...
______-Mais...
______-Non, je ne resterai pas ici pour ton bon plaisir, je veux faire ce qui me plaît vraiment, je veux partir d'ici, parcourir le monde et découvrir mon passé, voilà ce que je veux... Et toi tu ne figures nulle part dans mes envies ! »
______Tout le monde regarda Elianore, interloqué par sa franchise et son manque de tact, mais le plus choqué fut Faëln. Il la regarda longuement, la bouche grande ouverte, puis il se leva brusquement et monta rapidement les escaliers avant de claquer violemment la porte de sa chambre.
______« Tu n'avais pas le droit de lui parler ainsi, sa seule faute est de tenir beaucoup à toi... »
______Les paroles de Ryeann étaient vides de reproches, il était juste déçu, il ne criait pas...
______« Mais... Je... Il...
______-Laissons-là Faëln et parlons de toi... Tu veux partir pour Païs... Nous allons nous occuper de ton départ demain, il faudra que nous nous dépêchions si tu veux être prête à partir pour ton Jour. Oublions maintenant ces préparatifs, il se fait tard et je vois que l'on a du travail demain, donc tout le monde au lit !
______-Mais papaaa...
______-Je suis pas fatiguée moi !
______-Pas de discussion, j'ai dit AU LIT ! »
______Les deux petites s½urs d'Elianore se levèrent en râlant et montèrent se coucher après avoir souhaité une bonne nuit à leurs parents, Elianore les suivit silencieusement, mal à l'aise...
______Elle se laissa tomber sur son lit, comme à son habitude et resta quelques instants allongée à contempler le plafond, pensive, puis se leva enfin pour aller faire sa toilette. Un court moment plus tard, elle se glissa entre les couvertures douces et fraîches de son lit et se remémora les différents moments de la journée, incapable de dormir. Elle avait le droit de partir. Dans deux jours elle ne serait plus là ! Elle se fit à l'idée que Faëln ne viendrait pas dormir avec elle ce soir, tant mieux, cela lui faisait plus de place et elle n'aurait pas à l'écouter parler indéfiniment en faisant semblant de s'intéresser à ce qu'il dit... Elle sombra dans le sommeil un peu moins d'une heure plus tard, à la pensée réconfortante de son départ prochain.


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Chapitre II (suite et fin...)

# Posté le dimanche 20 janvier 2008 17:32

Modifié le mardi 15 avril 2008 12:43

Chapitre III

3





______Un rayon de lumière éblouissante filtra à travers ses paupières closes, forçant Elianore à se réfugier sous ses couvertures à la recherche d'un semblant d'obscurité.
______« Arrête de faire des manières, on a du pain sur la planche et la princesse serait priée de participer !
______-Faëln !
______-Oui ma dulcinée ? Je suis tout à vous...
______-Tu vas me le payer !
______-J'aimerai bien voir ça... En attendant, il est temps de te lever si tu comptes nous délivrer un jour de ta présence.
______-Je vais te réduire en charpie et il sera impossible de t'identifier quand j'en aurai fini avec toi !
______-Tu peux faire de moi ce que tu veux, mais on n'a pas le temps pour ce genre de petits jeux qui, j'en suis sûr, m'auraient beaucoup plus ! Bon tu te lèves maintenant ou je dois aussi t'enlever tes couvertures ?
______-Je ne t'ai rien demandé.
______-Toi, non, mais papa, oui ! »
______Elianore fit mine de ne pas avoir entendu et se cacha sous son oreiller. Faëln avait ouvert les rideaux afin d'être sûr de la réveiller suffisamment pour qu'elle se lève, mais il songeait sérieusement à s'attaquer à sa couette vu le peu de réaction venant de sa part.
______« Alors ?
______-Quoi ?
______-Tu t'actives ?
______-V'a-t'en !
______-Mauvaise réponse... »
______Faëln se saisit de sa couverture, exposant Elianore à la fraîcheur matinale de sa chambre. L'effet fut immédiat : Elianore se redressa en une fraction de seconde et se retrouva accroupie sur son lit, le regard noir, prête à se jeter sur Faëln et à se battre pour récupérer son unique rempart contre le froid.
______« Je te préviens, si tu ne me rends pas tout de suite cette couverture, il va falloir te ramasser à la petite cuillère !
______-Ah ! Parce que tu crois vraiment que je vais rester là à attendre que tu te déchaînes sur moi ? Je vais me diriger vers la porte de ta chambre et m'enfuire le plus rapidement possible afin de me retrouver hors de ta portée...
______-Il t'es impossible de t'enfuir assez loin pour m'échapper...
______-Détrompes-toi, tu es en pyjama et moi je suis parfaitement habillé... Jusqu'où comptes-tu courir en pyjama ?
______-Tu n'oserais pas...
______-Tu crois ça ? »
______Le regard de Faëln était brillant et son sourire en disait assez long sur sa pensée... il ne rigolait pas ! Elianore se jeta sur lui, mais il était déjà sortit de sa chambre et dévalait les escaliers en trombe en rigolant, Elianore sur ses talons, mais incapable de l'attraper. Faëln traversa la cour de la maison à une vitesse folle, la couverture d'Elianore déployée derrière lui comme une bannière volant au vent. Elle le suivait toujours, mais elle s'arrêta net à l'entrée de la propriété, trop honteuse pour se risquer plus avant.
______« Tu vas en baver, tu peux me croire !
______-Hahaha... »
______Elianore avait hurlé, mais Faëln continuait de courir et de rigoler, il disparut dans les rues de Ghysrr, son rire se faisant de moins en moins tonitruant.
______« Mais... Que fais-tu ici dans cet accoutrement ?
______-Je t'en pose des questions ? »
______Outrée, une femme du village se détourna d'Elianore en murmurant des paroles incompréhensibles et s'éloigna d'elle comme on s'éloigne de gens atteints d'une maladie contagieuse.
______« Espèce de vieille commère... »
______Elianore retourna dans la maison en bougonnant : il avait réussi à la mettre de mauvaise humeur dès son lever, il faisait fort aujourd'hui, sûrement parce qu'il ne lui restait plus que quelques jours pour l'embêter... Il allait être encore plus chiant que d'habitude !
______Après avoir fait sa toilette et s'être habillée convenablement, Elianore descendit à nouveau et se rendit dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner.
______« Bonjour Elianore !
______-Bonjour...
______-Tu es en forme j'espère ? Nous avons beaucoup de travail aujourd'hui et...
______-Oui, oui... »
______Elianore ne prêta aucune attention à Adenay et sortit dans la cour : il allait voir ce qu'il allait voir ! Mais elle n'eut même pas le temps de réfléchir à l'endroit où elle commencerait ses recherches en premier pour retrouver Faëln qu'on l'agrippait déjà par le bras pour l'emmener de force vers la grange de la maison.
« Par ici jeune fille !
______-Mais... que...
______-Bonjour à toi aussi. Tu as bien dormi ? Nous avons du pain sur la planche, mais Faëln doit te l'avoir dit, et moi j'ai quelque chose à te montrer. Adenay m'a dit d'attendre demain, mais je pense que nous n'aurons pas le temps de faire une petite fête en l'honneur de ton Jour demain...
______-Mais de quoi tu parles ?
______-Tu vas recevoir tes cadeaux aujourd'hui ! Comme je le disais, nous n'aurons pas le temps pour ça demain.
______-Et pourquoi ?
______-Tu veux partir à l'aube non ?
______-Euh... je pense oui... en fait je n'y ai pas réfléchi... mais c'est vrai que c'est la meilleure solution.
______-Donc j'avais raison !
______-Pourquoi m'emmènes-tu vers la grange ? Et pourquoi est-ce que tu me tiens le bras ? Je peux très bien marcher toute seule !
______-Eh ben... Il n'y est pas allé de main morte pour ton réveil à ce que je vois !
______-Il n'est pas un modèle de douceur, ça c'est certain ! Pourrais-tu me lâcher ?
______-Non ! »
______Ryeann continua à traîner Elianore, qui râlait toujours. Une fois arrivés devant la porte de la grange, il lui demanda de fermer les yeux.
______« Et pourquoi ?
______-Mais tu m'embêtes à la fin avec tes questions ! C'est une surprise ! Tu n'as vraiment rien dans la tête... je me demande d'ailleurs si c'est une bonne idée de te laisser partir seule... Alors ?
______-Quoi alors ?
______-Tu vas les fermer ces yeux oui ou non ?
______-Non !
______-Eh bien tu ne me laisses pas le choix ! »
______Ryeann sortit de sa poche un chiffon, qui devait être blanc à l'origine, et tenta de le nouer autour de la tête d'Elianore afin de lui cacher les yeux.
______« Mais ça va pas ? Je ne mettrais pas une chose aussi immonde sur la tête !
______-Il fallait fermer les yeux quand je te le demandais...
______-C'est bon, c'est bon... Je vais les fermer mes yeux...
______-Tu ne triches pas, hein ?
______-Mais non... »
______Elianore ferma les yeux et se laissa guider par son père dans la grange. Il la tenait doucement par la main et la menait vers le fond. Ryeann ne répondit pas quand Elianore lui demanda ce qu'il voulait lui montrer, après tout, c'était une surprise ! Une fois arrivés au fond, il s'arrêta et lui demanda d'ouvrir les yeux.
______« Wouahou... »
______Elianore se trouvait face à un magnifique étalon à la robe entièrement noire, à l'exception de ses sabots d'un blanc de neige. Elle s'approcha lentement du cheval, éblouie, et lui flatta gentiment l'encolure, puis elle observa avec intérêt la finesse des gravures ornementales qui se trouvaient sur le pourtour de l'élégante selle ouvragée attachée au dos puissant de l'étalon, appréciant la douceur du cuir au toucher. Elianore resta quelques instants ainsi, en contemplation devant ce merveilleux cadeau, incapable de quitter le cheval des yeux, jusqu'à ce que Ryeann la ramène brutalement à la réalité.
______« Alors il te plaît à ce que je vois...
______-Je... il... c'est vraiment...
______-Oui ?
______-Merci !
______-J'ai pensé que ce serait le cadeau le plus utile à te faire, et comme Faëln a eu le sien l'année dernière, je ne vois pas pourquoi je ne t'en aurais pas offert un aussi... enfin bref, l'important c'est que ton cadeau te plaise !
______-C'est vraiment un cheval magnifique ! Tu n'aurais pas pu trouver un cadeau mieux que celui-ci. Merci beaucoup Ryeann...
______-Il me semble que tu as des choses à faire aujourd'hui, non ?
______-Euh... c'est vrai que j'ai quelques petites choses à régler, mais...
______-Eh bien file ! Moi aussi j'ai du travail. Faëln va s'occuper de ton cheval, mais promet-moi une chose...
______-Quoi donc ?
______-Pense à lui trouver un nom !
______-Ah ! Hahaha... j'y songerai, mais il me semble avoir une petite idée du nom que je vais lui donner...
______-Allez ! Dépêche-toi !
______-Je vole ! »
______Elianore s'éloigna en courant, heureuse de savoir que son voyage était assuré. Elle se sentait pousser des ailes : demain elle serait sur la route, loin de Ghysrr et de tous ceux qui avaient toujours voulu la conformer aux autres. Elle ne serait jamais comme les autres ! Elle allait prendre son envol et parcourir les terres d'Artys, seule et libre comme elle ne l'avait jamais été... son rêve se réalisait.

______Elianore entra en trombe dans la maison et se dirigea droit vers sa chambre, décidée à terminer au plus vite sa besogne et pouvoir s'amuser un peu après. Elle savait déjà à qui elle ferait une dernière petite visite de « courtoisie », elle s'en réjouissait d'avance.
______« Elianore !
______-Quoi encore ?
______-Tu as fini de préparer tes affaires ? J'aurais besoin de toi.
______-Tu peux très bien te débrouiller sans moi Adenay, une fois que j'aurais fini mes sacs j'ai prévu de dire adieu à quelques personnes.
______-Tu ne veux vraiment pas m'aider ? Ca ne sera pas long...
______-Peut-être, mais moi j'ai besoin de temps.
_______Oui, mais... »
______Elianore avait fermé la porte de sa chambre, la conversation était finie. Elle s'activa à nouveau, déterminée à prendre le moins de temps possible, les adieux n'attendaient pas !
______Deux gros tas de choses et d'autres, le plus gros destiné à rester à Ghysrr, pour l'une ou l'autre de ses s½urs. Le plus petit des tas se voyait déjà fourré sans ménagement dans quelques sacs de voyage neufs, jamais utilisés. Elianore rangea rapidement ce qui resterait là, ce qui lui prit beaucoup plus de temps que de préparer ses affaires. Son armoire n'avait perdu qu'un quart de son contenu, ce qui ne représentait pas grand chose, vu le nombre de vêtements que possédait Elianore.
______L'armoire en bois massif, du houlme de la forêt voisine, n'était remplie qu'à moitié par quelques habits de cuir ou des tuniques légères, l'autre moitié avait contenu, avant qu'Elianore ne fourre tout dans ses sacs, des armes de chasse dignes d'un trappeur, seules quelques-unes resteraient dans leurs écrins, inutiles là où elle allait : il s'agissait de ses premières armes, bien trop petites et légères pour lui être d'une réelle utilité.
______Plus aucun de ses nombreux livres, qui avaient élu domicile sur sa table de chevet, n'étaient désormais visible, tous avaient disparu dans un gros sac encombrant dont Elianore ne comptait en aucun cas se débarrasser : ses livres étaient ce qu'il y avait de plus précieux pour elle. Pourtant, elle reconsidéra sérieusement cet énorme sac, extrêmement lourd qui plus est, et se demanda si elle avait vraiment besoin de tous ces livres, un tri serait le bienvenu, mais elle savait pertinemment qu'elle n'en enlèverait pas un seul si elle procédait elle-même à ce tri. Elle réfléchit. Elle allait à Païs. Une de plus grandes villes du stavill. Elle y trouverait sûrement de nombreuses bibliothèques, elle y trouverait même beaucoup de livres dont elle n'avait même jamais entendu parler. Elle se décida. Elle se rachèterait des livres quand elle en aurait les moyens, elle se ferait une nouvelle bibliothèque, bien plus importante que celle qu'elle possédait. Elle avait tranché. Les livres retrouvèrent leur place initiale sur le chevet, et la poussière qui les attendait.
______Elle avait fini. Ca y était. Ses affaires étaient toutes prêtes, il ne lui faudrait que charger ces sacs le lendemain matin, juste avant son départ. Mais il lui restait encore pas mal de choses à faire.
______« Elianore, tu viens manger ?
______-Ouais, ouais... »
______Un dernier regard. Elle vérifiait qu'il ne lui manquait rien et que toutes les choses inutiles avaient retrouvé leur place d'origine. Elle était prête. Prête pour le grand départ. Les choses sérieuses allaient enfin commencer ! Une dernière formalité : avoir un après-midi bien tranquille. Il lui fallait donc manger bien docilement et faire semblant d'être triste. Un jeu d'enfant, mais elle était impatiente d'en avoir fini avec Adenay et Ryeann.


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Chapitre III

# Posté le dimanche 20 janvier 2008 17:53

Modifié le mardi 15 avril 2008 12:43

Chapitre III (suite et fin...)

Voilà la suite, en espérant ne pas vous avoir trop fait attendre... C'est que je suis coupée du monde moi dans cet internat ! Et puis c'est mieux de ne pas tout donner d'un coup ^^ Bonne lecture !


______Pas un mot. Elle était entrée dans la salle des repas sans qu'un membre de la famille ne dise quoi que ce soit. Ryeann tenta de rompre la glace et de détendre quelque peu l'atmosphère, tous étaient tristes de savoir qu'elle partait et personne ne trouva de mots réconfortants pour l'un ou l'autre, même les tentatives désespérées de Ryeann n'eurent pas l'effet escompté.
______« Alors, tu as réussi à caser toute ta chambre dans les malheureux sacs que nous t'avons donnés ?
______-Je n'ai pris que le nécessaire tu sais, le reste restera ici, vous pourrez en faire ce que vous voulez. »
______Nouveau silence tendu. Ryeann regarda Adenay furtivement, elle interpréta son signe de tête et servit à chacun une assiettée de haëlan, le repas préféré d'Elianore. Elle comprit le geste et n'en fut pas ravie pour autant, ce n'était pas vraiment son dernier repas ici et elle n'avait rien demandé.
______« Mangez avant que ce ne soit froid. »
______Le repas était brûlant.
______« Tu es contente Elianore ? Je l'ai fait exprès pour toi !
______-Mmmh...
______-Ca ne te plaît pas ? Tu aurais voulu autre chose ? Tu sais, je peux te préparer quelque chose vite fait ! Tu n'as qu'à demander et...
______-C'est bon ! Merci Adenay, j'apprécie le geste, vraiment. »
______Nouveau silence tendu, Adenay ne savait pas quoi dire ou faire. Le repas plaisait-il vraiment à Elianore ? Cette dernière vit le désarroi grandissant d'Adenay qui ne savait plus trop où se mettre.
______« C'est vraiment très bon Adenay, merci encore.
______-Oui, Elianore a raison, c'est excellent, tu t'es surpassée !
______-Ah ! Merci beaucoup, j'avais peur de l'avoir raté, et comme c'est ton dernier vrai repas ici, je voulais te faire plaisir et...
______-Ouais, merci...
______-Au fait, que voulais les voisins ma chérie ? »
______La tablée fut animée de conversations aussi futiles que superficielles, tous tentaient de se débarrasser de leur appréhension et d'oublier le départ tant redouté d'Elianore. Tous sauf Elianore elle-même et Faëln. Il n'arrivait pas à faire semblant, à jouer au frère heureux de voir sa s½ur suivre sa propre voie. Il ne voulait pas la voir partir, elle comptait beaucoup trop pour lui pour qu'il puisse la laisser partir sans tenter quoi que ce soit pour la retenir ici, il ne resterait pas la sans rien faire, elle pouvait en être sûre. Elianore, elle, se moquait pas mal de ce qu'ils pensaient, elle partirait demain, peu importe ce qu'ils diraient, elle ne dépendrait plus d'eux demain, elle serait libre et indépendante, elle ne dépendrait plus de qui que ce soit. Son choix était fait, plus jamais personne ne lui dicterait sa conduite, elle tracerait sa route à la sueur de son front et avec son sang s'il le fallait, mais plus jamais elle ne ferait ce que quelqu'un d'autre lui demandait. Elle leur montrerait, à tous, ce dont une femme est capable. Ils n'en reviendraient pas.
______« elianore... Elianore... Elianore ! Tu nous écoute oui ou non ?
______-Hein... Quoi... Qu'est-ce qu'il y a ?
______-Nous disions que notre voisine, tu sais, la vieille Gearry...
______-Ouais, qu'est-ce qu'elle a encore celle-là ?
______-Enfin, Elianore, on ne parle pas comme ça des gens plus âgés que soi, on leur doit du respect !
______-Excuse-moi Adenay. Donc je disais, que veut-elle ?
______-Elle dit t'avoir vue te promener en tenue très peu appropriée.
______-Toi aussi non ? Je courrais après Faëln, il m'avait piqué ma couverture et j'étais en pyjama.
______-Oui, je me rappelle surtout t'avoir fait une réflexion. Eh bien, elle t'en aurait faite une aussi, et tu l'aurais insultée en retour...
______-Je ne l'ai pas insultée, je lui ai juste dit de s'occuper de ses affaires. J'ai fini de manger, et comme je l'ai dit à Adenay tout à l'heure, j'ai pas mal de choses à faire, donc je vais y aller...
______-Mais enfin ! Elianore, nous étions en train de parler, tu ne peux pas partir comme ça quand ça te chante, tu vas rester assise ici et m'écouter quand je te parle !
______-Mais Ryeann...
______-Il n'y a pas de mais qui tienne ! Qu'as-tu de si important à faire ?
______-Ca ne vous regarde absolument pas...
_______Donc tant pis pour toi. »
______Ryeann n'autorisa aucune réplique de la part d'Elianore et elle eut droit à des remontrances comme jamais, sans qu'elle puisse dire quoi que ce soit pour sa défense. Quand elle eut le droit de parler, elle lui demanda ce que voulait dire tout cela, pourquoi il lui faisait de telles réflexions alors qu'il n'avait jamais été aussi sévère avec elle.
______« Pour la simple et bonne raison que tu t'en vas demain et qu'il n'y aura plus personne pour pouvoir te dire à quel point ton comportement est odieux et qu'il serait peut-être temps que tu changes... Mais pour cela il est bien trop tard ! Tu t'en es toujours trop bien sortie, je me suis toujours tut, mais aujourd'hui il me semble que ça ne te ferait pas de mal d'être remise à ta place de temps à autre ! »
______Elle le regarda, abasourdie, puis elle reprit ses esprits.
______« Tu as raison, il est bien trop tard... Mais c'est bien de vouloir essayer ! J'imagine que je vais devoir rester jusqu'à la fin du repas...
______-Bien deviné. Tu n'as peut-être qu'une envie, partir loin d'ici, mais nous aimerions tous passer encore un peu de temps avec toi.
______-Très bien... »

______Le repas terminé, la vaisselle lavée et la cuisine rangée, elle put enfin partir, mais elle fit un détour par sa chambre pour aller chercher un livre qu'elle n'avait toujours pas rendu. Elle entra dans sa chambre et se dirigea vers sa table de chevet quand la porte de sa chambre se referma toute seule. Toute seule ?
______« Non. Je ne regrette absolument pas.
______-Je n'ai rien dit.
______-Tu allais me le demander, et ça ne servirait à rien de nier, c'est écrit sur ton visage.
______-Je vois que tu me connais bien...
______-Faëln... Tu es mon frère, évidemment que je te connais ! En plus tu passes des heures à me parler le soir, et tu me suis partout...
______-A t'entendre on dirait que je suis un poids dont tu n'arrives pas à te débarrasser...
______-Tu n'es pas très loin de la réalité ! Bon, j'ai encore plein de choses à faire, je t'écouterai faire ton monologue plus tard...
______-Pourquoi est-ce que tu pars ?
______-Je veux devenir trappeur et mon Educateur m'a laissée tomber, donc il faut que j'aille en trouver un ailleurs.
______-La vraie raison.
______-Ca ne regarde que moi, tu le sais très bien...
______-Pourquoi est-ce que moi je n'arrive pas à te deviner ?
______-... »
______Faëln s'assit au pied du lit et entoura ses jambes de ses bras, la tête sur les genoux. Il laissa le silence s'installer et s'étirer avant de reprendre la parole.
______« Tu vas nous manquer, surtout à moi...
______-C'est ce que j'ai cru comprendre.
______-Si tu as compris, pourquoi tu pars ?
______-Tu...
______-Non. Ne réponds pas. J'ai compris : ça ne me regarde pas. Mais j'ai vraiment l'impression que tu m'abandonnes, que tu me trahis... »
______Un autre silence, plus lourd. Faëln se leva, s'apprêta à sortir, puis il se retourna, la main sur la poignée.
______« Tu as fini de préparer tes affaires... Si tu me cherches, je vais aider papa aujourd'hui. »
______Il sortit et referma doucement la porte. Enfin seule. Mais pas pour longtemps.
______« Je peux entrer Elianore ? »
______Un long soupir.
______« Ouais, c'est bon, tu peux venir Lievay... »
______Entra l'aînée de ses s½urs. Que lui voulait-elle ?
______« Qu'est-ce que tu veux ?
______-Je... J'ai... J'veux pas que tu partes !!! »
______Elianore reçut sa s½ur de plein fouet et dû lutter pour ne pas perdre l'équilibre. Lievay lui serra la taille de toutes ses forces et enfouit sa tête à la base de son cou. Elle sentait bon. Sa longue chevelure soyeuse cascadait sur ses épaules et noyait son dos. Elle n'avait que treize ans et elle était déjà la plus belle fille du village avec ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus. Petite et mince, d'une gentillesse sans limite et d'une répartie étonnante. Elle était vive et joyeuse mais d'une douceur extrême. Jamais Elianore ne s'était disputée avec elle, étonnamment...
______Elianore lui caressa gentiment les cheveux avant de tenter vainement de la réconforter en lui murmurant au creux de l'oreille ce qui lui paraissait pouvoir lui remonter le moral.
______« Je reviendrai peut-être vous voir...
______-Ah oui ? Et quand ?
______-Quand je serai devenue la première trappeur d'Artys !
______-Tu reviendras pas !!!
______-T'as si peu confiance en moi ?
______-Je sais que tu reviendras pas !
______-Et si je te le promets ? »
______Elianore savait qu'elle n'aurait jamais dû lui faire cette promesse, mais elle ne savait vraiment pas quoi faire pour que sa s½ur se calme et la laisse un peu respirer, elle avait encore plein de choses à faire et si elle devait recevoir tous les membres de sa pseudo famille dans sa chambre pour un entretien particulier elle n'en aurait jamais fini ! Mais d'un autre côté, elle était sûre qu'elle reviendrait, avant tout pour montrer à Melynn qu'elle avait réussi en tant que trappeur, mais aussi pour prouver à tous ces gens qui la méprisaient qu'elle était bien au-dessus d'eux et qu'ils ne valaient même pas la peine qu'elle leur accorde ne serait-ce qu'un regard.
______Pourtant, elle savait au fond d'elle qu'il y avait aussi une autre raison pour laquelle elle avait fait cette promesse, mais elle ne voulait tout simplement pas se l'avouer... Comment expliquer le fait qu'elle soit certaine de revenir un jour ? Qu'elle sache qu'elle avait encore quelque chose à faire à Ghysrr et qu'il lui faudrait revenir quand elle aurait enfin compris ce qu'était réellement cette tâche ? Comment expliquer que sur ce chemin si inconnu et tortueux qu'elle avait décidé d'emprunter, Ghysrr se trouve si clair dans son champ de vision ?
______« Je te promets de revenir. Tu peux en être sûre. Je ne sais pas quand, mais tu me reverras bientôt. Je te le jure.
______-C'est vrai ? Tu reviendras ?
______-Il faut que je te fasse une promesse écrite ?
______-Je te crois, et je t'attendrais !
______-Bien... Voilà une chose de réglée... Maintenant j'ai plein de choses à faire, alors si tu pouvais me laisser respirer un peu...
______-Quoi ?
______-Tu me serres fort !
_______Ah ! D'accord. »
______Lievay relâcha rapidement Elianore, la regarda encore une fois, les yeux embués de larmes, puis se décida enfin à partir. Maintenant il lui fallait se dépêcher si elle ne voulait pas encore une fois se laisser distraire par un quelconque membre inconvenant de sa famille.
______Le livre dans la main, le jeu pouvait commencer. Elle allait bien s'amuser !


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Chapitre III (suite et fin...)

# Posté le vendredi 25 janvier 2008 17:56

Modifié le jeudi 18 décembre 2008 18:28